La route de la mort en Turquie (D915)

J’ai entendu parler de la route D915 sur le blog de Globalbiker. Elle relie le haut du plateau anatolien à 2335 mètres d’altitude, aux rives de la Mer Noire, à 0 mètres d’altitude.

Sur un coup de tête, je m’y suis lancé au départ de Bayburt, petite capitale départementale nichée en pleine montagne, à 1550m. Je ne suis jamais allé à Katmandou, mais dans mon imaginaire, Bayburt est ce genre de ville : la dernière grosse étape avant d’attaquer les pentes de la montagne et de mettre son corps à l’épreuve. J’y ai déambulé, j’y ai mangé et j’ai profité des derniers instants de cette Turquie reculée que je quittais pour les rives de la mer Noire que je savais plus connectées au reste du pays. 

Vue sur le fort de Bayburt depuis la ville – Damien Cahen – Licence CC BY-NC-ND

Après une bonne chorba dans le troquet du coin, j’ai enfourché mon vélo pour partir à l’attaque. Elle a tardé à se montrer la montagne. Je suis sorti de la ville par le nord, en longeant le château fort qui la domine. Derrière lui, une vallée étroite dans laquelle je me suis engouffré. La route était très peu passante et je pouvais profiter du paysage : petites exploitations agricoles, vergers ou terrains laissés en jachères entouraient la route, longée par un petit ruisseau dont je suivais le cours. C’est donc que je descendais. De plus en plus étroite, la route m’a progressivement amené dans le creux de la vallée : devant moi, se dressait tel un mur la montagne imposante, qui en hiver devait être infranchissable, couverte de neige. Ces petits hameaux que je traversais, je m’imaginais qu’ils vivaient en autarcie pendant toute une partie de l’année. Passé le dernier village accroché aux pentes, la route a commencé à s’élever. D’abord progressivement puis j’ai escaladé mes premiers lacets. En levant la tête, je pouvais voir là-bas, très haut, des voitures circuler, m’indiquant où se trouvait le col. L’ascension est nettement plus facile quand on voit le bout, même s’il se trouve à plusieurs heures de distance. Régulièrement, je levais la tête pour estimer le temps qu’il me restait. Plus je montais, plus la végétation se faisait rare. J’étais maintenant dans de vastes pâturages ; les quelques maisons devant lesquelles je passais étaient construites en bois ; l’air se rafraichissait, j’avais même froid !

Le vent descendait du col, si bien que je me retrouvais régulièrement face au vent, rendant l’ascension d’autant plus difficile, mais enchanté par les nuages qui déboulaient du col et glissaient le long de la pente. Régulièrement, je m’arrêtais dans un virage, au bord du précipice et contemplais le chemin parcouru. Je voyais ces lacets que je venais de grimper et au loin, la vallée dans laquelle je me trouvais il y a quelques heures, étroite, presque écrasée par les imposantes montagnes. Et au loin, des monts, des pics et d’autres vallées.

De virage en virage, dans la montée pour le col – Damien Cahen – Licence CC BY-NC-ND

Je tenais à franchir ce col sans jamais avoir à pousser mon vélo. Les derniers mètres étaient particulièrement difficiles : la route, qui devenait de plus en plus chaotique était maintenant réduite à des cailloux et à une terre fine sur laquelle je dérapais. Elle montait plus raide cette route et le vent me soufflait à la figure. Je voyais le plat à quelques mètres de là, mais il n’arrivait jamais. J’ai failli finir à pieds, mais un dernier effort m’a amené jusqu’au col où j’étais le plus heureux des hommes, mais où il faisait si froid !

Je crois que les mots ne me suffiront pas pour exprimer ce qu’était cette descente. Je suis parti du col à 12h30 et suis arrivé en bas, sur les rives de la mer Noire, à 17h. J’ai littéralement descendu du sommet jusqu’au pied de la montagne. Entre temps, j’ai roulé à travers une région à couper le souffle. 

La tête dans les nuages – Damien Cahen – Licence CC BY-NC-ND

En haut, j’étais littéralement la tête dans les nuages dans une petite prairie d’altitude : l’air était humide, la végétation basse, les quelques habitations parées contre l’hiver. Une bande de vieux en fourgonnette s’est mis en tête de m’ouvrir la voie jusqu’au passage mythique de la D915, juste après Dumlu, quand la route devient tout à coup plus étroite, plus caillouteuse et longeant un précipice : au moindre faux pas, au moindre coup de guidon malencontreux, je me retrouvais plusieurs dizaines de mètres plus bas. 

La descente à fleur de précipice – Damien Cahen – Licence CC BY-NC-ND

Devant moi, je voyais cette petite route, ou plutôt ce chemin qui s’arrêtait net, coupé par le brouillard épais qui m’empêchait de voir jusqu’où elle allait. Des fleurs sauvages de toutes les couleurs jonchaient le bas-côté, par endroits subsistaient quelques neiges éternelles, quant à moi, j’avançais dans cette brume épaisse qui donnait une ambiance quasi mystique à ce que je vivais. Je sentais mon vélo souffrir à chaque mètre parcouru : j’avais l’impression d’être à la manœuvre d’une vieille bécane grinçante et brinquebalante, mais il a tenu le coup !

Tout en descendant, je voyais la végétation changer. Il y avait maintenant autour de moi des plantes plus touffues que je ne connaissais pas, accrochées à des rochers d’où coulait un mince filet d’eau. Puis vinrent des sapins, suspendus aux flancs de la montagne. Parfois, la roche m’offrait un tout petit couloir sur lequel m’engager : à ma gauche le précipice, à ma droite, les flancs de la montagne. 

J’ai 11 lacets à passer, 11 virages de boue et de cailloux, étroits, où je manque à chaque fois de tomber. Je ne m’en rend pas compte sur l’instant compte tenu du brouillard, mais je suis en train de descendre une pente quasiment verticale ! Ce n’est qu’après les avoir passés, une fois sorti du brouillard, que je pourrai le constater.

Passé le brouillard – Damien Cahen – Licence CC BY-NC-ND

Là, ma route continue. Le paysage à changé. Je vois loin devant moi. De vastes pentes recouvertes de sapins m’entourent de toutes parts. Ma route zig zag dans ce paysage où je me sens si petit. Je prends conscience de la hauteur où je me trouve, je vois que la route est haute, très haute. Des torrents glissent un peu partout entre les sapins et viennent se jeter dans la vallée étroite pour nourrir la rivière que je vais maintenant suivre jusqu’à la mer Noire. Je m’arrête à chaque virage. Je m’extasie à chaque instant. J’ai froid, j’ai faim mais c’est pas grave. Devant moi, je vois mon petit chemin de terre se jeter dans la vallée et j’ai hâte d’avancer pour voir ce qu’il me réserve. Progressivement, il se mu en un bel asphalte zig zaguant dans la montagne et devenant de plus en plus large à mesure qu’il traverse des villages.

Quand la vallée s’ouvre – Damien Cahen – Licence CC BY-NC-ND

J’ai pu accélérer la cadence, tout en continuant à profiter de ce paysage magnifique. Je croisais parfois des villageois affairés à cueillir des fleurs sauvages ou passais dans un petit village où tout le monde me dévisageait avec de grands yeux. À mesure que je descendais, je voyais de plus en plus de maisons peupler les pentes. Parfois très loin au-dessus de moi sur l’autre versant, plantées sur des terrains pentus, d’autres un peu plus bas et parfois un minaret dépassait, signe d’un bourg davantage constitué. 

Damien Cahen – Licence CC BY-NC-ND

C’est une sensation incroyable de descendre comme cela de la montagne, doucement, de sentir la pression dans les oreilles, l’air se réchauffer, la présence humaine se faire de plus en plus dense, la route s’améliorer… J’avais l’impression d’être un extraterrestre venu de la lune. 

Puis vint la route des voitures, plus large et plus passante. Elle a continué à être belle jusqu’à Çaykara cette route, entourée de plantations de thé et de forêt, mais qu’elle était passante ! Arrivé à Of, me voilà sur une autoroute, sur laquelle je roule à 30 à l’heure jusqu’à Rize, espérant y trouver une piaule pour la nuit avant de me rendre en Géorgie le lendemain. Cette route que j’ai prise depuis Of jusqu’à la frontière géorgienne, elle pourrait être vraiment magnifique à vélo. Sur la gauche, la mer Noire, calme ; sur la droite des pentes toutes vertes, recouvertes de plantations de thés forment tout un tas de collines sur lesquelles sont accrochées des maisons souvent luxueuses et un peu plus haut, je vois ces nuages qui m’enveloppaient quelques heures plus tôt. Parfois, j’aperçois des monts plus hauts, me rappelant la magnifique D915 que j’ai maintenant quittée.

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